Hommage à mon ami Henri

21 mars 2017 | Catégorie(s) : A l'assemblée Nationale

Je buvais mon café tranquillement chez moi ce mercredi 21 mars au matin quand le téléphone a sonné. C’est mon ami Victor Escobar qui m’appelait. Victor ne m’appelle jamais, j’ai eu un mauvais, un très mauvais pressentiment. Victor m’a annoncé la mort d’Henri, la mort d’Henri Emmanuelli. Soudain ce jour de printemps est devenu hiver.

Il fait froid dans mon cœur, ce cœur qu’Henri a si souvent réchauffé par ses conseils, ses attentions, son affection et ses engueulades magistrales. Pour les hommes et les femmes de gauche, Henri Emmanuelli était Monsieur Emmanuelli. Combien de fois je l’ai entendu ce Monsieur Emmanuelli prononcé avec respect. Ce respect que peu de responsables politiques savent susciter dans le peuple. Ce respect dû aux personnes dont on sait qu’elles ne trichent pas. Pour nous, ses camarades, Henri Emmanuelli c’était Henri, tout simplement. Ce prénom était un sésame.

Combien de fois quand nous étions dans le doute ne l’avons-nous pas prononcé. Devant lui d’abord au cours des très nombreuses réunions auxquelles nous avons participé ensemble. « Henri, tu en penses quoi ? », « Henri, c’est quoi ton avis ? », « Henri, tu nous conseilles quoi ? » et nous étions là à guetter l’oracle. Il était constamment présent même dans son absence. Je ne calcule plus les innombrables fois où déterminés, dubitatifs ou inquiets, peu importe, l’un d’entre nous lançait à la volée « Henri, il en pense quoi de ce que l’on raconte ? » comme si finalement le bien fondé de nos décisions dépendait, in fine, de la légitimation de sa validation.

Dans la tempête que traverse la gauche en France et en Europe depuis des années, Henri Emmanuelli était pour beaucoup d’entre nous un phare éclairant nos longues nuits. Je l’aimais, nous l’aimions, comme on aime un membre proche de sa famille. En politique, il était, au choix, un père, un oncle, un grand frère, une référence. Même quand il m’arrivait d’être en désaccord je ne l’en respectais pas moins car lui tenir tête était une épreuve bénéfique dont je sortais transformé. Henri m’a aidé à grandir en politique, il m’a montré l’essence et l’essentiel du combat.

La politique est une affaire d’hommes et de femmes. Notre matière c’est l’humain. Rien de ce qui est humain ne peut nous être étranger. Et il n’y a pas de politique qui vaille sans empathie. L’empathie n’exclut pas cette part nécessaire de lucidité et de distance salvatrice sur les autres, nos frères humains. Mais, sans amour du peuple, sans respect profond et sincère pour les gens on ne fait rien de bon en politique.

Les partis politiques sont des fonctionnalités, des instruments au service d’objectifs me rappelait souvent Henri. Le combat politique est une œuvre collective et il était viscéralement attaché à cela. Les aventures individuelles le répugnaient, il se méfiait des comédiens, des poseurs et des narcissiques. Il pouvait être tolérant sur les petites faiblesses humaines mais ne pardonnait jamais les renoncements dans les idées. C’est pour cela qu’on revenait toujours vers Henri Emmanuelli.

J’ai eu la chance d’apprendre à ses côtés. Je ne compte plus les heures passées en sa compagnie dans son bureau où nous discutions de tout et parfois de rien mais toujours avec une cigarette et un café. Au milieu des volutes de ses gitanes filtres nous refaisions le monde et nous commentions l’actualité. Nous préparions aussi les combats du moment. Nous prolongions ces discussions dans un couloir de l’Assemblée, sur une banquette et de sa voix rocailleuse il commençait sa phrase sous le ton d’une demi confidence par un « écoute… » et je l’écoutais attentivement, passionnément. Et puis, il y avait ces moments passés dans un restaurant ou à la buvette de l’Assemblée avec un verre de vin jamais loin, du bordeaux de préférence, pour accompagner ces moments de simple convivialité.

Dans ces moments Henri était très drôle, caustique, le trait d’humour ou d’esprit acéré, juste mais dénué de toute méchanceté. Henri était un homme extrêmement cultivé, un esprit curieux. Quand nous nous appelions au retour des vacances d’été il me parlait des livres qu’il avait lus. Cela pouvait être un polar, un essai d’économie, un roman ou bien un ouvrage traitant de querelles théologiques aux premiers jours de la chrétienté. Et il partait dans une longue tirade jubilatoire et cela se terminait souvent par un éclat de rire. Henri croyait au progrès et à la longue et difficile marche de l’humanité vers son émancipation. Les avancées de la science le fascinaient et avec elles la démultiplication des possibilités qu’elle offrait à l’être humain pour conquérir sa liberté.

Henri nous aidait à croire en l’avenir.

Je sais que beaucoup écriront de belles choses sur sa droiture politique, la cohérence de ses combats, la fidélité à ses valeurs. Je sais que beaucoup diront à quel point la France, la gauche et le PS perdent un grand dirigeant politique qui avait le sens de l’Etat. Je sais que beaucoup témoigneront de l’affection sincère et de l’immense tristesse qu’ils éprouvent en ce moment. Tout cela est si juste, tout cela est si vrai. J’aurais pu l’écrire, j’aurais dû l’écrire. Mais, aujourd’hui, devant le choc que me cause sa disparition, je veux parler de l’homme. Je veux parler de l’homme bon qu’il fût. Je veux parler de l’ami que je perds, dont la mort me ravage et la disparition me laisse inconsolé. Ses magnifiques sourcils broussailleux me manquent déjà. Son timbre de voix incomparable me manque déjà. Sa chaleur humaine me manque déjà. Sa disparition est un gouffre béant que je contemple hébété. Il fait si froid en ce début de printemps.

Adieu Henri.